FREUD, LE SIONISME ET VIENNE
Par Edward Said
05/06/2001
Al Ahram ( en anglais )
URL : http://weekly.ahram.org.eg/2001/525/op2.htm
L'histoire consignée ici, en forme de parabole, mérite ces quelques lignes malgré son côté très personnel, parce qu'elle a ameuté l'opinion et alerté inutilement les media. D'habitude, je répugne à me mettre en avant, mais cette fois-ci l'événement a été si faussé et a jeté un coup de lumière si vive sur le contexte du conflit sioniste dans lequel il s'insère, que je consens à le relater.
Fin juin et début juillet 2000, au cours d'une visite privée au Liban, j'ai donné deux conférences. Comme beaucoup d'Arabes, ma famille et moi-même étions vivement intéressés à visiter au Liban-Sud la "zone de sécurité" militairement occupée par Israël pendant vingt-deux ans, et après que les troupes de l'?tat juif en aient été chassées sans cérémonie par la résistance libanaise. Au cours de notre excursion du 3 juillet, nous nous sommes attardés dans la prison de Khiam construite par Israël en 1897 dans laquelle 8000 personnes ont été détenues comme des bêtes et torturées dans d¹atroces conditions. Nous nous sommes ensuite rendus au poste frontière abandonné par les troupes israéliennes, maintenant déserté à l'exception des visiteurs libanais qui affluent ici pour jeter symboliquement une pierre vers une frontière encore densément fortifiée.
Aucun Israélien, militaire ou civil, n'y était en vue. Pendant les dix minutes de la visite, j'ai été photographié à mon insu, jetant une petite pierre, en compagnie de quelques jeunes qui étaient là, sans cible particulière. L¹endroit était désert à perte de vue.
Deux jours plus tard, la photographie paraissait dans les journaux israéliens et dans la presse occidentale. J'y étais dénoncé comme un terroriste jeteur de pierres, un homme de violence, etc., etc., avec l'habituelle unanimité dans la diffamation et l'arbitraire qui atteint tous ceux qui sont la cible de la propagande sioniste.
L'ironie a joué doublement.
D'abord, bien qu'en huit livres écrits sur la Palestine plaidant sans relâche pour la résistance à l¹occupation sioniste, je ne me suis jamais lassé de militer pour une coexistence pacifique entre nous et les juifs d'Israël, quand auront cessé la répression et la dépossession des Palestiniens. Mes écrits ont été diffusés dans le monde entier, traduits au moins en trente cinq langues. Ainsi mes opinions sont parfaitement connues et mon message est très clair. Mais ayant estimé vain de réfuter les faits et arguments que j'avais avancés et, mieux encore, ayant été incapable d'empêcher que mon oeuvre atteigne une audience de plus en plus large, le mouvement sioniste a usé des recettes les plus éculées pour tenter de me discréditer. Il y a deux ans, un obscur avocat américano-israélien a été engagé pour "enquêter" sur les dix premières années de ma vie et "prouver" qu'en dépit de ma naissance à Jérusalem, je n'y avais pour ainsi dire jamais vécu. Il devait me confondre comme un menteur usurpant un droit au retour, en parallèle à la stupidité et à la bassesse du procédé - l'insidieuse loi israélienne du "droit au retour" - qui donne à n'importe quel juif de n'importe où, qui, sans y avoir jamais mis le pied, a le droit de venir en Israël et d'y vivre. Malgré l'indécence et le fallacieux de l'enquête, nombreux ont été ceux qui, abordés par l'avocat, n'ont pas abondé dans son sens et se sont récriés en ma faveur. Tous les organes de presse, sauf un, sollicités pour publier le compte-rendu, ont refusé l'article au vu de son manque de sincérité et de la fausseté de son argumentation. Cette campagne visait à me discréditer et au-delà, de laisser entendre que tous les Palestiniens sont menteurs et ne peuvent être crédibles dans leur prétention au "droit au retour". Le directeur du seul journal qui a publié l'article, a déclaré sans détour, que les insanités ordurières, imprimées, étaient une commande payée qui devait ternir ma réputation auprès de mes nombreux lecteurs. Alors est venue se greffer, selon un processus bien huilé, l'affaire de la pierre jetée.
Seconde ironie : malgré les vingt-deux ans de dévastation israélienne au Liban Sud, destructions de villages entiers, meurtres de centaines de civils, ingérence de mercenaires supplétifs payés pour piller et punir ; malgré l'emploi déplorable des plus inhumaines méthodes de torture et de claustration à Khiam et autres lieux, et bien ! malgré tout, la propagande israélienne, relayée par les media occidentaux, complices et vénaux, a choisi de me montrer du doigt pour un geste anodin, amplifié jusqu'à l'absurde, faisant de moi un fanatique violent, un tueur de juifs.
Le contexte n'était pas donné ni les circonstances, je n'avais jeté de pierre à aucun Israélien, ni dommage ni blessure n'avaient été portés contre personne. Plus étrange encore, éclatait alors une nouvelle campagne savamment orchestrée, destinée à me faire radier de l'université où j'enseigne depuis 38 ans. Des articles de presse, calomnies, lettres d'injures et menaces de mort, visaient à m'intimider ou à me réduire au silence, répercutés par quelques collègues qui, soudainement, dévoilaient leur collusion avec Israël.
Toute cette comédie, cette tricherie greffée sur un banal incident survenu au Liban-Sud, destinée à ternir ma personne et ma vie professionnelle n'a pourtant pas réussi. Des collègues se sont rangés à mes côtés, comme beaucoup de personnes en vue. Plus décisif : l'administration de l'université a magnifiquement défendu le bien fondé de mes opinions et de mes engagements, et déclaré que la campagne de diffamation était indépendante du jet de pierre, mais avait pour cause les opinions politiques que je professais et mon attitude de résistant à l'occupation et à la répression israéliennes.
Le dernier épisode du harcèlement sioniste est, dans un certain sens, encore plus triste et plus vil. Fin juillet 2000 j'avais été sollicité par le directeur de l'Institut et Musée Freud de Vienne, pour donner la conférence annuelle en mai 2001. Ayant accepté, le 21 août me parvenait l'invitation formelle, par lettre officielle du directeur de l'institut, au nom du comité. J'ai répondu sans tarder, ayant déjà écrit sur Freud et ayant été pendant longtemps un admirateur de ses travaux et de sa vie. Incidemment, je ferai remarquer que Freud avait été un anti-sioniste de la première heure, même s'il a changé d¹avis plus tard quand, pendant les persécutions des juifs d'Europe par les Nazis, un éventuel ?tat juif pouvait lui apparaître comme la solution à la montée meurtrière de l'antisémitisme. Mais je suis convaincu que son idée du sionisme comportait un soupçon. Le sujet de la conférence était : "Freud et le non-européen", et je me proposais de montrer que, bien que le matériau européen de Freud valait pour l'Europe, son intérêt pour les civilisations anciennes comme l'?gypte, la Palestine, la Grèce et l'Afrique militait en faveur de l'universalisme de sa vision et de la profondeur de son investigation de l'homme. Et qu'il fallait aussi remarquer son anti-provincialisme, au contraire de nombre de ses contemporains qui dénigraient les cultures non-européennes, comme mineures ou inférieures. Pourtant peu après, et sans avertir, le 8 février, j'ai été informé par le porte-parole de l'Institut, un sociologue viennois du nom de Schülein, que le comité avait décidé d'annuler la conférence à cause de la situation politique au Proche-Orient. "et des risques de conséquences". Aucune autre explication ne m'a été donnée. Il s'agissait d¹une attitude en dehors de toute déontologie et remarquablement en contradiction avec, justement, l'esprit et la lettre de la pensée de Freud. En plus de 30 ans d'enseignement dans le monde entier, pareil camouflet ne m¹avait jamais été donné. J'ai immédiatement réagi en demandant à Schülein dans une lettre d'une phrase, de bien vouloir m¹expliquer comment une conférence sur Freud à Vienne "pouvait interférer avec la situation politique du Proche-Orient". Je n'ai pas reçu de réponse.
Et pour comble, le New York Times dans son édition du 10 mars a publié une version de toute cette histoire, assortie de celle, désormais connue et caricaturale, de la photographie du Liban-Sud datée de juillet, donc antérieure à l'invitation de l¹institut Freud, reçue en août. Quant à Schülein interrogé par le Times, il a eut l'impudence de ressortir l'histoire de la photographie et d'avouer qu'il n'avait pas eu le courage de me dire que la vraie raison de l'annulation de ma conférence, (avec celle de ma critique de l'occupation israélienne), était que l'événement pouvait blesser la sensibilité des juifs de Vienne dans un contexte où se mêlaient la percée de J?rg Haider et l'Holocauste dans l'histoire de l'antisémitisme autrichien. Qu'un respectable universitaire comme lui, puisse sortir de telles insanités, défie l¹imagination, mais qu'il le fasse alors que quotidiennement, Israël assiège et tue des Palestiniens sans aucune sorte de pitié - est tout simplement indécent. Avec une basse pusillanimité, la clique freudienne n'osait pas dire en face, que la vraie raison de l'annulation insensée de ma conférence, était leur dette envers ceux qui, en Israël et en Amérique, donnaient de l'argent ? Il était prévu qu'une exposition des archives de Freud, réalisée par l'institut, déjà montrée à Vienne et New York, soit montée en Israël. Le financement prévu envisageait de soutenir l'exposition à Tel Aviv, à condition que ma conférence soit annulée. Alors, le comité viennois a plié sans pudeur et l'invitation qui m'avait été faite, a été récusée en conséquence, non parce que j'aurais prôné haine et violence mais parce je ne l'ai pas fait. J'ai dit que Freud avait été houspillé de Vienne par les nazis et la majorité des Autrichiens.
Aujourd'hui ce sont les mêmes qui, se targuant de courage et d'intégrité intellectuelle, bannissent un Palestinien pour une conférence. L'affreux flambeau sioniste aurait-il sombré si bas qu'il ne saurait entrer dans un débat public, dans un vrai dialogue, pour se justifier ? Qu'il emploierait la mafieuse tactique de l¹ombre, menace et chantage pour extorquer silence et complaisance ? Si désespéré qu'il exigerait la partialité, monnaie courante en Israël et au dehors dans les rangs de ses fidèles, hélas ! pour étouffer à jamais la voix des Palestiniens, en assiégeant des villages comme Bir Zeit, en stérilisant toute discussion et toute critique, partout où il trouvera des collabos et des couards pour faire aboutir la honteuse exigence. Rien d'étonnant que dans un tel climat, Ariel Sharon soit le leader d'Israël.
Enfin, la tactique de frappe disproportionnée échoue puisque tout le monde n'a pas peur et que toutes les voix ne peuvent être réduites au silence. Après 50 ans de censure sioniste et de mensonge, les Palestiniens poursuivent leur combat. Et partout, malgré la légèreté des media, malgré la vénalité des institutions comme la Société Freud, malgré la couardise des intellectuels à la morale anesthésiée, des hommes militent pour la justice et pour la paix. Aussitôt connue l¹annulation de ma conférence, le Freud Museum de Londres m'a invité à donner en Angleterre la prestation prévue à Vienne. Après avoir été chassé de Vienne en 1938, Freud passa la dernière année de sa vie à Londres. Deux institutions autrichiennes, l'institut pour les sciences humaines et la Société autrichienne de littérature m'ont invité à donner une conférence à Vienne à une date de mon choix. Un groupe de distingués psychiatres et psychanalystes (qui compte Mustapha Safwan) ont écrit une lettre à l'Institut Freud pour protester contre l'annulation. Beaucoup ont été choqués par la brutalité de l'intimidation et l'ont dit publiquement. Malgré tout, la résistance palestinienne tient bon partout.
Je crois encore que notre peuple est destiné à gagner la paix dans la justice, et d'offrir au sionisme une autre vision de la société fondée sur l'égalité et la concorde plutôt que celle née de l'apartheid et du racisme. Chaque événement comme celui que l'on vient de relater, renforce ma conviction que Israéliens comme Palestiniens n'ont d'autre voie que la paix pour partager une terre qu'ils réclament ensemble. Je crois aussi que l'Intifada Al-Aqsa doit se donner ce but-là , même s'il faut maintenir coûte que coûte la résistance politique et culturelle à l'insupportable occupation israélienne avec sa politique de siège, son cortège d'humiliations, sa complaisance à affamer les hommes et son goût de la punition collective. L'armée israélienne cause un dommage immense aux Palestiniens, jour après jour : toujours plus d'innocents assassinés, de terres dévastées ou confisquées, de maisons bombardées ou détruites, toujours plus de déplacements limités ou interdits. Du fait de la politique israélienne, des milliers de civils ne peuvent travailler, aller à l'école ou recevoir des soins médicaux. Une telle arrogance et une telle rage meurtrière contre les Palestiniens n'apporteront rien d¹autre que toujours plus de souffrance et de haine, et c'est pourquoi Sharon qui joue avec le meurtre et le pillage, échouera toujours. Pour notre propre gouverne, nous devons tenir jusqu'à la déroute sioniste et continuer à fonder notre propre message sur la paix et la justice. Si la route semble barrée d'embûches, qu'importe ! nous ne la quitterons pas. Si l'un d'entre nous tombe, dix se lèveront à sa place.
Voilà de quel sceau authentique notre combat est scellé, et aucune censure ni aucune complicité occulte ne viendra entraver son succès.
Source : Hakim Arabdiou
Date: Mon, 24 Oct 2005 12:37:53 +0200