"Tout écrivain israélien devrait, au fond de sa conscience, boycotter le Salon du Livre de Paris"

Polémique sur la présence d'Israël au Salon du Livre. Un entretien exclusif avec Benny Ziffer.[01/03/08]



"Tout écrivain israélien devrait, au fond de sa conscience, boycotter le Salon du Livre de Paris"

Écrivain, journaliste, blogger, Benny Ziffer est rédacteur en chef du supplément littéraire d'Haaretz, le principal quotidien israélien. Il est à l'origine de l'appel au boycott des écrivains israéliens au Salon du Livre de Paris qui ouvre ce vendredi. En exclusivité pour nonfiction.fr, il s'explique.


nonfiction.fr : Comment vous définiriez-vous ? Vous êtes écrivain, rédacteur en chef du plus célèbre supplément littéraire israélien, celui d'Haaretz, blogger, commentateur de la vie des livres ? Quel est au juste votre métier ?

Benny Ziffer : Je suis tout cela à la fois et rien de tout cela. Je suis effectivement l'auteur de trois romans et j'ai commencé à écrire sur le tard ; mais le titre d'écrivain me met un peu mal à l'aise, car "écrivain", en hébreu, dans son sens original, signifie "chroniqueur du roi", au sens biblique. Et je ne veux être le serviteur d'aucun roi ni d'aucune puissance politique. Je préfère donc être désigné comme responsable des pages littéraires d'Haaretz, justement parce que le large public ignore ce qu'est cette fonction. Quand je me présente comme tel, on me demande : "Mais que faites-vous comme vrai métier ?" Ça me fait sourire.


nonfiction.fr : Que faites-vous comme vrai métier ?

Benny Ziffer : (Il rit). Je tiens un blog qui a une popularité inexplicable dans mon pays, en Israël. Mais puis-je en être fier ? C'est plutôt pour moi un passe-temps. Suis-je un critique littéraire ? Je déteste les critiques littéraires : je les trouve très souvent pompeux. Ils se prennent très au sérieux. Alors qui suis-je ? J'aime porter tous ces masques à condition de pouvoir les ôter.


nonfiction.fr : Dans quelles circonstances avez-vous été conduit à diriger ce prestigieux supplément littéraire ?

Benny Ziffer : Il y a de cela vingt ans. Traditionnellement, le supplément a été dirigé par des gens de lettres et de culture est-européenne, surtout des Russes d'ailleurs. Je pense qu'on m'a choisi parce que j'étais d'origine turque et autrichienne, francophile et germanophile. Et aussi parce que j'étais critique à l'égard de la littérature locale et c'est l'image qu'a le journal Haaretz en général dans le public et le supplément littéraire en particulier : une image un peu élitiste et en même temps très critique envers les prétentions de la jeune littérature israélienne. Le supplément a toujours été, et moi aussi, d'abord intéressé par les grands auteurs de la littérature mondiale.


nonfiction.fr : Le supplément littéraire d'Haaretz est une institution ancienne et singulière. Comment le définiriez-vous ?

Benny Ziffer : C'est un supplément littéraire qui a une histoire passionnante. Il est né avant le journal lui-même, de manière indépendante, en 1918, au Caire, et ce n'est qu'une année après que le quotidien a été créé. Le supplément jouit d'un statut spécial : c'est comme s'il était la perle dont le journal est la coquille.


nonfiction.fr : La langue - l'hébreu - y tient une place centrale.

Benny Ziffer : Au niveau de la langue, la particularité d'Haaretz, c'est de défendre l'hébreu littéraire et le journal est donc le berceau d'innombrables mots qui forment le vocabulaire hébraïque nouveau. Un grand nombre de mots en hébreu ont été inventés ou diffusés dans Haaretz. Par exemple, "Shoah" a été utilisé pour la première fois dans Haaretz pour désigner l'holocauste. Mais bien d'autres termes, souvent plus populaires, sont également nés dans ce journal. Il existe justement un dictionnaire qui reprend tous les termes inventés par Haaretz, et très largement d'ailleurs par mon prédécesseur, l'ancien responsable du supplément littéraire.


nonfiction.fr : On y publie aussi des poèmes.

Benny Ziffer : Contrairement aux suppléments littéraires français, nous poursuivons la tradition allemande du feuilleton qui consiste, en plus des critiques proprement dites, à publier des textes originaux, des ½uvres littéraires, des essais qui n'ont pas forcément de rapport avec l'actualité littéraire. Un peu comme dans le New Yorker, par exemple. Cela fait partie de notre projet linguistique de diffuser ces textes et pour cela nous avons aussi un concours de nouvelles tous les ans.


nonfiction.fr : Ce supplément se veut-il un reflet de la littérature israélienne ?

Benny Ziffer : Le supplément n'est pas du tout le reflet de la littérature israélienne à l'égard de laquelle nous sommes souvent très critiques. L'idée est de présenter un modèle alternatif à cette littérature.


nonfiction.fr : Qu'est-ce que cela signifie ?

Benny Ziffer : La littérature israélienne actuelle ne me semble pas toujours très convaincante : elle manque d'invention, elle est en retard sur la forme et sur la technique stylistique. C'est peut-être la raison pour laquelle elle a tellement de succès en Europe, et tout spécialement au Salon du Livre en France ! Parce qu'elle est tellement datée, et en retard, elle donne l'impression d'être exotique. On aime en France la littérature israélienne par nostalgie ! C'est comme si c'était une littérature du Tiers Monde.


nonfiction.fr : Vous êtes sévère avec les écrivains de votre pays...

Benny Ziffer : Mais c'est vrai ! Bien sûr, il y a des exceptions. Il y a d'abord les grands auteurs canoniques, les David Grossman, Amos Oz qui font partie pleinement de notre patrimoine. Et puis il y a quelques jeunes auteurs inventifs.


nonfiction.fr : Par exemple ?

Benny Ziffer : Par exemple, la poète Agi Mishol. Pour moi, le plus grand écrivain israélien d'aujourd'hui est Yehoshua Kenaz. J'aime également beaucoup Yéhuda Koren ou encore Yitzhak Laor, qui est une sorte de Céline israélien.


nonfiction.fr : La littérature israélienne se distingue-t-elle de celle de la diaspora ? Y'a t-il des liens entre les deux ? Par exemple Yehuda Amichaï a écrit des poèmes en hommage à Paul Celan.

Benny Ziffer : Depuis les années 1960, la littérature israélienne s'est complètement détachée de son passé juif et s'est éloignée de la diaspora. Cette riche culture juive était essentiellement religieuse et pour cette raison même, mais aussi en raison de la langue, elle ne peut plus établir de relation facilement avec un lecteur moderne. L'hébreu est paradoxalement une barrière supplémentaire : à cause de son évolution rapide, il est très difficile de comprendre un texte en hébreu du XIXe ou même de la première moitié du XXe siècle pour un israélien d'aujourd'hui. C'est un peu comme votre ancien français. Et par exemple, notre prix Nobel, Agnon, est malheureusement devenu quasiment illisible pour les Israéliens.


nonfiction.fr : La littérature israélienne, tout comme Israël, est à la fois jeune et millénaire. Comment s'inscrit-elle par rapport à son héritage, celui de la langue hébraïque – langue de la Bible – mais aussi celui de tous les grands romanciers juifs : Franz Kafka, Albert Cohen... ?

Benny Ziffer : Il faut dire deux choses. La première, c'est que contrairement à la littérature de la diaspora, la Bible est compréhensible, car c'est de l'hébreu pur. Il y a donc un lien direct entre la Bible et la littérature israélienne d'aujourd'hui, par-delà la littérature juive de la diaspora. Ensuite, la littérature israélienne a été très influencée par quelques auteurs, notamment allemands, comme Kafka, moins parce qu'ils étaient juifs que parce qu'ils étaient de grands écrivains.


nonfiction.fr : Est-ce une littérature en "renaissance" ? Compte-t-elle de nombreux nouveaux auteurs, un dynamisme, de nouvelles expressions ? En France, on la limite souvent aux grands auteurs, que vous avez cité, Amos Oz ou David Grossman ?

Benny Ziffer : C'est une littérature en éternelle renaissance parce qu'elle est en quelque sorte le porte-parole d'une langue en renaissance. De manière générale, les écrivains sont ceux qui contribuent au développement de la langue et des mots, et sont un rempart contre les dégâts de la culture de masse, notamment américaine, très prégnante en Israël. L'hébreu non littéraire, celui que les gens parlent dans leur vie, devient de plus en plus une langue américanisée ; le rôle des écrivains me semble être d'aller contre ce mouvement. À mes yeux, ils sont supposés défendre la langue. Mais, hélas, ils ne le font pas. Au contraire, ils veulent accompagner l'abâtardisation de la langue, son américanisation. La génération des années 1960, les Amos Oz, Abraham Yehoshua, étaient très conscients de leur rôle pour protéger la langue, mais la jeune génération d'écrivain accompagne son appauvrissement.


nonfiction.fr : Quels sont les thèmes qui y sont abordés ? Ne concerne-t-elle que la naissance et le devenir d'Israël ?

Benny Ziffer : Longtemps, la littérature israélienne s'est retrouvée, s'est constituée, autour de la naissance de l'État d'Israël et autour du grand roman national. Mais la particularité de la très jeune littérature israélienne est à l'inverse son rejet du nationalisme, son refus de se construire autour de cette histoire.


nonfiction.fr : Est-ce une mauvaise chose ?

Benny Ziffer : Non, mais nos jeunes auteurs sont tombés dans l'excès inverse : le culte des sujets non-politiques, ils ne s'intéressent qu'à la vie quotidienne, souvent urbaine, et à leurs petits problèmes personnels.


nonfiction.fr : Ce qui la rend très égocentrique ?

Benny Ziffer : Et très médiocre. C'est comme si tout le monde faisait du Christine Angot !


nonfiction.fr : Aux écrivains israéliens, vous préférez les écrivains juifs Américains ? Philip Roth ?

Benny Ziffer : Je suis frappé par le fait qu'il n'y a aucun rapport entre la littérature juive américaine et la littérature israélienne. Mais c'est vrai que c'est une littérature de très grande qualité, Saul Bellow ou J. D. Salinger, bien qu'ils ne soient pas "juifs" dans leur écriture, sont parmi mes auteurs préférés.


nonfiction.fr : Pensez-vous qu'une meilleure connaissance de la littérature israélienne pourrait favoriser un regard moins "caricatural" sur Israël, dépassant les antagonismes faciles et réducteurs entre pro-israéliens et pro-palestiniens ? Un livre comme Une histoire d'amour et de ténèbres de Amos Oz offre un regard très nuancé sur la naissance d'Israël, soulignant à la fois sa légitimité, son droit à exister mais aussi ses errances ?

Benny Ziffer : Non. Au contraire. Je trouve que la littérature israélienne joue un jeu un peu vicieux avec ses lecteurs à l'étranger.


nonfiction.fr : C'est-à-dire ?

Benny Ziffer : Au fond, la littérature israélienne n'est intéressante que pour des lecteurs étrangers. C'est un succès de curiosité. Le lecteur ne cherche pas dans cette littérature des innovations de style ou de langue : il y cherche l'actualité israélienne. En fait, il cherche le journalisme dans la littérature. Les écrivains israéliens répondent souvent à cette demande par une exagération de la réalité israélienne. Il existe par exemple toute une littérature qui raconte la vie des femmes religieuses ou bien qui décrit l'atmosphère au sein de Tsahal, l'armée israélienne, avec la solidarité entre hommes, la virilité. C'est très opportuniste. Ça plait en France et aux États-Unis. Mais on ne fait pas de bonne littérature en voulant plaire aux lecteurs.


nonfiction.fr : Outre la littérature, y'a t-il une vitalité des essais dans le domaine des sciences humaines, de la nonfiction en général (philosophie, histoire, sociologie...) ? Quels sont les domaines de recherche privilégiés ? Les angles d'approche ?

Benny Ziffer : Je trouve qu'il y a un appauvrissement significatif de la vie intellectuelle israélienne, ce qui se voit dans le manque de discussion sur les idées et le faible nombre d'essais intéressants. Il y a certes tout le débat autour des nouveaux historiens, mais celui-ci me semble passé de mode. Il me semble que tout cela est un signe du désespoir de la gauche intellectuelle israélienne après la seconde Intifada.


nonfiction.fr : La deuxième, vous voulez-dire, car on parle maintenant d'une troisième Intifada ?

Benny Ziffer : C'est ça que j'aime dans la langue française, ce jeu et cette subtilité avec les mots, comme "second" et "deuxième". Cette différence existe d'ailleurs aussi en hébreu, mais on doit être une dizaine de personnes à le savoir...


nonfiction.fr : Quelle est la place des auteurs, présents et passés, dans la société israélienne ? Y'a t-il des figures "tutélaires", un peu à la manière d'un Victor Hugo en France, et, à l'inverse, des auteurs dissidents, critiques ? La littérature - mais aussi les essais - jouent-ils un rôle dans les prises de position politiques d'Israël ? Et si oui, lequel ?

Benny Ziffer : Nous vivons dans une société qui a besoin d'un prophète et en Israël, ce sont les militaires et les écrivains qui jouent ce rôle. Chez nous, c'est Amos Oz, Abraham Yehoshua, David Grossman, qui sont des figures politiques, en plus de leur ½uvre littéraire. Mais ces auteurs sont aujourd'hui fatigués et il n'y a personne pour permettre un passage de témoin. Du coup, les figures tutélaires ne sont plus que des militaires !


nonfiction.fr : Quelle est la place donnée dans Haaretz à la littérature des "arabes israéliens" ? Les traitez-vous comme des auteurs israéliens à part entière ?

Benny Ziffer : Oui. Je fais tout pour encourager de jeunes arabes israéliens d'expression hébraïque à écrire et j'essaye de les publier dans le supplément d'Haaretz. En même temps, il y a aussi de nombreux arabes israéliens, qui publient en arabe, et avec lesquels il n'y a malheureusement quasiment pas de contact. Comme la traduction de l'arabe vers l'hébreu est particulièrement difficile, cela complique encore davantage les échanges et les lectures croisées.


nonfiction.fr : Accordez-vous alors dans le supplément littéraire d'Haaretz une place aux auteurs palestiniens ?

Benny Ziffer : Malheureusement, presque pas. Bien sûr, Mahmoud Darwich est traduit et nous le publions dans le supplément. Par exemple, nous avons publié, une fois, un texte de lui, le même jour, dans la presse arabe et dans Haaretz. Mais au-delà de ces cas rares, il y a un énorme gouffre entre la littérature palestienne – constituée souvent malheureusement de poésie nationaliste et déclaratoire – et israélienne. Il y a une dizaine d'années, j'ai publié une anthologie de poésie palestinienne, traduite en hébreu, mais ce fut tellement difficile sur le plan de la traduction littéraire que je n'ai pas renouvelé l'expérience depuis.


nonfiction.fr : Vous n'êtes pas sans savoir qu'Israël sera, cette année, l'invité d'honneur du Salon du Livre à Paris. Une polémique est née sur la sélection "officielle" des écrivains israéliens ? Quel est le débat ?

Benny Ziffer : J'ai été le premier à lancer la pétition demandant le boycott du Salon du Livre à Paris. Depuis, il y a eu beaucoup de débats et de polémiques.


nonfiction.fr : Pourquoi avoir lancé cet appel au boycott ?

Benny Ziffer : Il y a plusieurs problèmes. Le premier problème c'est que notre gouvernement, notre ambassade, qui ont fait la sélection, n'ont choisi que des écrivains d'expression hébraïque en excluant, de fait, deux tiers de la scène israélienne : or celle-ci compte une énorme communauté d'expression russe, ainsi qu'une communauté d'expression arabe. C'est donc très réducteur. Le deuxième problème, c'est le choix arbitraire des écrivains fait par des bureaucrates de l'ambassade qui ont exclu des grandes figures comme notre poète national Nathan Zach. Pourtant il écrit en hébreu ! Le troisième problème, c'est que l'État israélien considère que les écrivains sont des agents de propagande. À partir du moment où l'administration finance le billet d'avion, elle estime que l'écrivain est là pour servir la cause israélienne et elle exige officiellement ce propagandisme dans un contrat que tous les écrivains doivent signer. C'est ce qui s'est passé avec les Salons du Livre de Paris et de Turin.


nonfiction.fr : Vous êtes sérieux ?

Benny Ziffer : Absolument. Le grand écrivain israélien Yehoshua Kenaz par exemple n'est pas invité en France parce qu'il a refusé de signer ce document ! Or, son ½uvre est largement traduite en Français. Et il écrit en hébreu.


nonfiction.fr : Un Israélien ne peut pas écrire en yiddish ? en arabe ? en anglais ?

Benny Ziffer : Pas aux yeux de notre ambassade ! Et s'il n'écrit pas en hébreu, il n'a pas droit de cité au Salon du Livre. Il existe pourtant une littérature yiddish en Israël, bien qu'elle soit minoritaire. Il y a aussi une littérature d'expression anglaise et même en français !


nonfiction.fr : Vous-même étiez invité au Salon du Livre et vous avez refusé l'invitation ?

Benny Ziffer : Ils ne m'ont pas invité !


nonfiction.fr : C'est pour ça que vous avez appelé au boycott ?

Benny Ziffer : Oui, pour me venger ! Non, sérieusement, j'estime que c'est une question essentielle. Tout écrivain israélien devrait, au fond de sa conscience, boycotter le Salon du Livre de Paris.


nonfiction.fr : Quels sont les auteurs qui refuseront de participer ?

Benny Ziffer : Malheureusement, seuls un ou deux auteurs invités ont boycotté le salon du livre : Aaron Shabtaï et Sami Michael. Cela prouve que la liste a été bien faite par l'ambassade. Ceux qui ont été choisis ne risquaient pas de déserter ! On les a choisis pour cette raison même.


nonfiction.fr : Mais alors c'est un échec du boycott ?

Benny Ziffer : Le boycott a échoué pour l'instant, si on tient compte des écrivains "invités". Cela s'explique très facilement car les écrivains choisis sont conformistes et acceptent les règles de l'État. Beaucoup d'autres écrivains ou essayistes ont toutefois appelé au boycott, par exemple l'historien Ilan Pappe. Et cet appel au boycott suscite une vive polémique à Paris ou à Turin et dans le monde entier. Et de nombreux pays ont également appelé au boycott. De ce point de vue c'est un succès.


nonfiction.fr : Les pays qui boycottent le salon du livre sont essentiellement des pays arabes comme le Liban, l'Iran, le Yémen, l'Arabie Saoudite, ou encore les pays du Maghreb, le Maroc, la Tunisie, l'Algérie. Tariq Ramadan est également de leur côté, tout comme de nombreuses figures musulmanes. Ne risque-t-on pas de vous accuser de faire le jeu des ennemis d'Israël ?

Benny Ziffer : Je pense que les pays arabes auraient de toute façon appelé au boycott. Il est important que les écrivains israéliens aussi se mobilisent et ne laissent pas la critique aux seuls pays arabes. C'est à mon avis le meilleur moyen de ne pas faire le jeu des ennemis d'Israël, non pas en participant à cette mascarade du Salon du Livre, mais en étant les premiers à la dénoncer. Je dois dire aussi que je me sens très solidaire des éditeurs et des écrivains arabes qui, du fait du boycott, vont être privés d'exposer au Salon du Livre.


nonfiction.fr : En même temps, un auteur pourrait refuser de participer au pavillon officiel de l'Etat israélien, mais venir au Salon du Livre en étant l'invité d'un des nombreux autres stands ou d'un éditeur ? Ne pourriez-vous pas venir, par exemple, sur le stand du Centre national du livre, ou des éditions Gallimard ?

Benny Ziffer : Oui, bien sûr. C'est ce qu'ont fait certains auteurs, par exemple l'écrivain palestinien d'expression hébraïque Sayed Kashua, qui n'est pas sur le stand officiel, mais sera l'invité des éditions de l'Olivier. De nombreux essayistes et journalistes seront également présents mais pas officiellement dans le pavillon israélien.


nonfiction.fr : Vous êtes vous-même un écrivain singulier, atypique, vous parlez dans vos romans de la Turquie, dont votre famille est originaire, de l'Egypte où vous aimez voyager, de l'homosexualité, thème peu fréquent dans la littérature israélienne. Vous êtes un inclassable ?

Benny Ziffer : Oui ! Tous les écrivains sont inclassables. Et c'est pourquoi l'administration officielle a du mal à digérer mes romans !


nonfiction.fr : Il y a une autre journaliste d'Haaretz, Amira Haas, qui comme vous est très inclassable. C'est la seule journaliste israélienne à vivre dans les territoires palestiniens (hier à Gaza, aujourd'hui à Ramallah). Vous lisez ses articles ? Vous les appréciez ?

Benny Ziffer : Amira Haas est en effet la seule journaliste israélienne vivant à Ramallah. Auparavant, elle vivait à Gaza. Elle prend beaucoup de risques dans sa vie professionnelle et privée. Elle est extrêmement courageuse. C'est à la fois une journaliste de grand talent et une femme écrivain qui a d'ailleurs décidé de prendre une année sabbatique pour écrire. Elle aussi sera au Salon du Livre, dans un débat, mais de manière autonome par rapport aux invités "officiels".


nonfiction.fr : Vous tenez l'un des blogs les plus populaires d'Israël en parallèle de vos chroniques dans Haaretz. Vous croyez à l'avenir de l'écrit sur le web, à l'avenir de la littérature sur le web, à la vie d'une critique littéraire sur Internet, comme on essaye de le faire à nonfiction.fr ?

Benny Ziffer : Au début, j'étais très réticent envers le web. Mais à partir du moment où j'ai eu mon blog, j'ai découvert que c'était une source infinie de possibilités d'écriture, un moyen nouveau pour être lu, sans la médiation de l'éditeur ou du journal, et ce contact direct avec les lecteurs me plaît.


nonfiction.fr : Vous lisez les critiques français, en quoi vous irritent-ils, vous intéressent-ils ?

Benny Ziffer : Je tâche de suivre l'actualité littéraire française mais je me heurte au fait que le discours critique est souvent local, régional. On fait l'éloge de livres que je n'ai pas la possibilité de connaître. Et quand je me mets à les lire, je suis souvent déçu ! La littérature française est devenue très locale, très égocentrique. Comme la littérature israélienne ! Cela me chagrine beaucoup car j'ai grandi avec la littérature française, de Flaubert à Genet, de Balzac à Claudel, de Proust à Céline, c'est très banal à dire, mais c'est vrai. Et aussi Francis Jammes, que j'ai traduit en hébreu. J'ai également passé six ans à traduire À Rebours de Huysmans : quand je parle de Huysmans aux Français... ils ne le connaissent pas. Et ils me parlent de Christine Angot !

En même temps, j'aime Pierre Michon, Pierre Bergounioux. C'est ce que j'attends de la littérature française. J'aime beaucoup aussi Hervé Guibert.


nonfiction.fr : Quel texte de Guibert ?

Benny Ziffer : Son Journal par exemple que je viens de lire, parce qu'il s'attache à un sujet presque inexistant dans la littérature israélienne.


nonfiction.fr : N'est-ce pas très égocentrique aussi ?

Benny Ziffer : Non, c'est très littéraire ! L'écriture sur l'intimité est, je trouve, un grand accomplissement chez lui.


nonfiction.fr : Si nonfiction.fr vous invitait, vous viendriez, pour nous faire plaisir, au salon du livre cette semaine ?

Benny Ziffer : Mais je viens ! Pas comme invité officiel, mais comme journaliste d'Haaretz. Je viens couvrir le Salon du Livre. Je viens raconter le boycott.


Propos recueillis (en français) par Frédéric Martel
# Posté le lundi 10 mars 2008 18:49

"Dessins de l'U" de Cristina Castello

DESSINS DE L'U

Art s'écrit avec U,
La vie se recrée sur U,
La poésie existe à cause de l'U,
La liberté rêve d'U,
La bouche devient veille de baisers
quand elle dit U.
Chopin s'écrit avec U
Redon s'écrit avec U
Desnos s'écrit avec U
Les cloches sonnent en U
La révolte nous sauve par U
Deux U s'attirent dans l'immensité amour.
Ils sont recherche. Rencontre. Épanouissement de l'incomplet.
U est le mythe de l'androgyne primitif de Platon
Fer à cheval, aimant.
Deux U qui se touchent, se vibrent, c'est l'amour.
Ils deviennent cieux.
Deux U
qui construisent un monde
et qui changent le monde, c'est l'amour.
U est dessin d'absence des mots qu'il peuple.
Rares sont ceux qu'il habite.
Mais il est présent quand la parole est confiance.
Pluriel.
Quand le mot n'est pas "moi" mais "nous".
C'est rond le pied à terre de l'U.
Abri. Pain frais. Amour.
Révolution d'innocence, il livre sa lutte,
Armé de mots et de proues célestes,
L'U.
Il s'est battu contre Hitler, la guerre et la mort,
Dans le "H", dans le "M", dans le "G".
La paix est un U,
Colombe, message,
D'Utopie,
D'Union.
Résistance
Toujours dans la résistance
Dans tous les Mais qui ont été

Et qui seront.
Jusqu'à la Liberté.
Contre les oiseaux sans ailes.
Contre les responsables
D'estomacs gémissants
D'yeux en ombres.
De rêves mutilés.
D'obscurité.
Cerf-volant à l'insaisissable, ouverture à l'infini, les bras de l'U.
Mains à l'inmensité du chef d'orchestre quand la musique arrive, L'U.
Des yeux au ciel,
Verticaux contre les automnes,
Noces quand l'été,
Bras aux étoiles,
L'U.
L'Univers est l'U.
Et Beethoven à la Neuvième.
Et Picasso au Guernica.
Et Celan quand Celan.
Gourmandise du soleil quand il est désert,
U se plonge avec tréma en ombres.
Des lunettes par honte
De ceux qui décident,
Que le chant s'achève
Que la musique meure
Que la poésie, c'est du lyrisme
Que pour quoi la peinture
Et que le miracle et le mystère sont profanes.
U. Utopie, Univers, Unique,
Se dépouille de lunettes,
Et sans vêtements, il lutte,
Armé
De mots et de proues célestes.
Et alors,
Des yeux bulles d'espoir
Et visages cartes d'êtres en veille
Et certitudes d'allégresse
Et âmes enfants d'adultes innocents.
Azur.
L'azur est un U inverse sur la Terre.
Et dans la Terre, ciel et U, qui sont le même Bien, donnent le jour à Paris.
L'U, Paris.
Somme de Beauté.
Baie où les bâteaux se moquent de froids,
Sur le dos, sourire à l'Absolu
Des masques grecs
Avec faim d'U.
Art, vie, poésie,
Justice,
S'écrivent avec U.
U.
U est oiseaux en vol,
Avance de baisers,
Utérus de Bien.
Espoir, Embrassement, Caresse, Nid,
Hymne, Soif.
Miroir où l'Univers sourit à la Lumière.
© Cristina Castello

Mis en ligne sur Sisyphe le 13 janvier 2004
http://sisyphe.org/article.php3?id_article=852 -
# Posté le jeudi 20 décembre 2007 07:29

"Notre père qui etes au cieux..." de Ambroise Perrin


Notre Père qui êtes aux cieux,
restez-y!
et nous nous resterons sur la terre
qui est quelquefois si jolie !

ouf ! foutez-nous la paix avec vos dieux,
ceux qui se mêlent de notre vie quotidienne
la religion, à la maison (sans obliger les filles à s'emballer dans des sacs à patate)
vive l'Eglise du St Oignon !
(on épluche, ça fait pleurer, et c'est tout,
cela peut même être un plaisir solitaire)

Ambroise Perrin
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# Posté le jeudi 20 décembre 2007 06:52

"OCCIDENT" de Ali EL HADJ TAHAR

OCCIDENT

Au nom des architectes de la colonne touchant le ciel
Au nom des stèles et des Trois Arcs
Et des clochers de fière allure
Edifiés sur des nuages
Au nom des tours comme échelle de Jacob
Suspendues en mille étages
Au nom du soc et de l'araire
Qui instamment fécondent la terre
Pour rendre plus beau le blé dans les sillons

Au nom des sycomores et des grands frênes
Des peupliers et des platanes
Au nom du soc dans le sillon des vastes plaines
Et de la faucille des hommes blonds
Au nom des mains calleuses des anonymes
Au nom des mains fières des démiurges
Au nom des fresques et des triptyques
Au nom des prismes et des Trois Arcs
Les voilà qui avancent, les Gens du Nord
Avec toujours cette impatience
De faire bouger la vie
Au c½ur même de la pierre et du silence
Au c½ur même du néant

Au nom du v½u et de l'effort
Les voilà, les gens du Nord
Qui irriguent en permanence
Le sol de leur sueur
Au nom des hautes sources de l'Ouvrage
Et des hautes sources du sacrifice
Au nom de l'auréole qui ceint la clé des Aubes
Et les Terres neuves qu'elle féconde
Au nom de l'Heure qui réveille avec le chant du coq
Pour les labours et les semailles
Et pour le han ! du forgeron
Au nom de l'Heure qui unit à la Nature et au Cosmos
Au nom de l'Heure de l'espérance
A la saison des moissons et des récoltes
Et du pain béni à partager
Dans les grands jours de charité

Au nom des clochers des églises
Dans les plaines des plats pays
Où l'homme travaille, où l'homme peine
Où l'homme vaut par la grandeur de l'âme
Et par l'effort consenti
Pour se détacher du bloc inerte
De l'argile brute qui l'a vu naître
Au nom des prêtres dans les prairies
Au nom des moines dans les collines
Au nom de l'Heure qui vous rassemble
Au nom de l'Heure qui vous unit
Dans le travail et le loisir
Et de l'Heure qui vous gouverne
Tant à l'Amour qu'à l'Ouvrage

Au nom des arts et de l'algèbre
Au nom des Beethov et des Mozart
Au nom des Bach et des Berlioz
Et de leurs orchestres aux dix mille pièces
Pour immortelles symphonies
Au nom de la rose et de l'épi des Emblèmes
Au nom des grands chants des diadèmes
Au nom des fugues et des sonates
Et des musiques des Grands Soirs

Au nom prairies et des collines
Couvertes dès l'aube de la sueur de l'espérance
Couvertes au crépuscule du geste auguste du semeur
Au nom des villes de théorèmes et de sueur
Où l'homme trime pour que l'homme vive
Où l'homme est homme par sa fatigue et son labeur
Au nom de l'électricité, de l'atome et du laser
Domestiqués à la source de l'ouvrage
Et des milliers d'années d'effort
Malgré les froids, malgré les neiges

Au nom des cartes et des équerres
Au nom des astrolabes et des boussoles
Des montgolfières et des Trois Arcs
Au nom des prismes et des ellipses
Mis en poème mathématiques
Et en Théorèmes apprivoisés
Au nom des âges que vous eûtes
Au nom des livres que vous écrivîtes
Au nom du ciel de vos amours
Au nom du ciel de vos séjours
Et de la semence dans la matrice
Au nom du vin, du cidre et de l'absinthe
De vos Bruëghel, de vos Shakespeare
De vos Baudelaire, de vos Villon et de vos Goethe
Ces joailliers en la Demeure
Ces artisans des Grandes ¼uvres

Au nom des sols de vos moissons
Au nom du fer et du bronze de vos raisons
Au nom du sceptre qui vous oriente
Navigateurs et géographes
Sur les routes de longues peines
Où l'on récolte et où l'on sème
La graine de l'Homme Futur
Et l'orge de demain

Au nom des Lumières qui illuminent
Et de la lumière jaillie des vastes fronts
Au nom des Pasteur, des Pierre et des Marie
Au nom de l'intelligence mise en musique
Et des poèmes eurythmiques
De la science et des techniques
Au nom des claviers et des horloges
Fruits de la plus haute intelligence
Et des frontières toujours ouvertes
Sur l'avenir et les grands cieux
Au nom des planètes qui tournent
Autour du front ceint de sueur dès l'aube
Et de la sueur des crépuscules

Au nom de l'auréole qui ceint la gerbe
Au sextant bleu de vos Nourrices
Au nom de l'Action Fondatrice
Au grand manoir des Ingénieurs
Au nom des rimes de vos liaisons
Et des amours de vos saisons
Au nom de l'auréole qui ceint la clé de mille aurores
Et des Terres Neuves qu'elles fécondent
A coup de timon, à coup de soc
A coup de c½ur et de sueur

Au nom des encyclopédies et des grands livres
Où pousse le blé de belles semences
Dans les sillons de l'avenir
Au nom des arts et de l'algèbre
Célébrés par mille usages
Dans les temples des ancêtres,
Ces maîtres des sphères et des triangles,
Maîtres des tables et des balances
Au nom de l'intelligence mise en musique
Par les Pythagore, les Galilée et les Newton
Au nom des navigateurs, des géographes
Et du sceptre qui les a guidés
Au nom des descendants de ce lignage
Et des millions millions de pages
Encore qu'ils écriront
Pour nourrir d'encre et de lumière
Les grands peuples de l'avenir

Au nom des gens de cette race
Au front ceint de vaillance
Ceint de sueur des aubes et de la sueur des crépuscules
Peuples de sueur
Hommes de sueur
Dans les avril des champs
Et les froids novembre des ports
Au nom des almanachs, des Encyclopédies
Au nom des cierges de vos prières
Et des trônes de vos grands rois
Au nom des épices que vos navires,
Vos capitaines et vos matelots
Sont allés chercher en Chine
En ces contrées sous les tropiques
En ces Pérou, en ces Afrique

Au nom de l'acier qui trace les décumanes,
Les voies altières et les voies justes
Dans les terres de cendres et dans les terres de Sienne
Prions, prions pour les rois et pour les reines
Et pour le pain béni du grand labeur
Au nom de la roue, au nom du sabre
Du cheval et de l'armure qui ont sauvé Tibre et Seine
Au nom des âges que vous eûtes
Et des pages que vous écrivîtes
Au nom des routes de longue peine
Tracées dans les jungles impénétrables
Et dans le c½ur des océans
Au nom des frontières toujours ouvertes
Sur l'avenir et les grands cieux
Au nom des planètes apprivoisées
Et de l'homme guidé par la flamme
Au nom de l'homme seul au sang fier de la race
Au nom de l'homme seul dans les déserts
Les jungles, les océans
Au nom des Alexandre, des Marco Polo et des Lindbergh
Des Amerigo, des Colomb, des Gagarine et des Amstrong
Au nom des hommes seuls nourris aux sources des Lumières
Nourris, mille fois nourris de l'Héritage
Qui vous témoigne ce don de sang d'une fière race

Au nom des miradors d'anachorètes
Et des habitacles des guetteurs
Suspendus sous les étoiles
Pour les voyages de l'avenir
Au nom des tiares, des toges et des Amarres
Au nom des cohues, des cris, des larmes et des foulards
Sur les quais
Sur les quais, il y a celles qui restent avec des yeux qui semblent périr. Mais il part au loin pour les terres neuves. Le pavillon flotte au vent d'un ciel camard, puis le navire s'arrache au port d'un coup de canon en guise d'adieu. Et elle reste là, sans présent ni avenir. Le voilà, lui, avec d'autres rêves inscrits sur la proue. Il part. Les frontières l'appellent, ces routes à tracer : decumanus et maximus de l'ancêtre.
Au nom des hautes sources de l'Ouvrage
Au nom des hautes sources du sacrifice
Au nom de la sueur qui perle toujours
Sur le front des hommes blonds
Au nom du travail et de l'effort
Qui vous témoignent ce don de sang d'une fière race

Au nom du Beau et des lois justes
Mis en poèmes mathématiques
Et en théorèmes apprivoisés
Au nom des lois iniques et des lois justes
Qui eurent tour à tour à vous guider
Dans l'effort qui vous élève
Au-dessus des grands tourments
Au nom des guerres et des calamités endurées
Des révolutions et des crises
Qui ont tracé le chemin vers la Raison et la Justice
Hommes de sueur
Femmes de sueur
Espérance de l'avenir



Du 29 août 1999 au vendredi 10 septembre 1999
Retravaillé 23 février 2000 et 6 et 8 octobre 2000
Retravaillé également le 28-11-00, le 29 –11-00
et le 30-11-00

© EL HADJ TAHAR Ali, Hadjout, Algérie


# Posté le dimanche 02 décembre 2007 17:47

"Plus nue", poème de Badia Benjelloun

Plus nue

Que la vie soit plus nue
Qu'elle renonce à se déliter
Que son plus grand festin soit de s'inobserver

Plus, pas d'attribut.
Encourir cela,
Et être l'aube, le rougeoiement au lointain,
qui articule la rosée vibrante
à mes pieds fatigués et moussus.

Badia Benjelloun
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# Posté le dimanche 25 novembre 2007 14:31