Henri Alleg, le plus Algérien des Français

Henri Alleg, le plus Algérien des Français
Je préviens le public : j'ai titré ainsi mon propos par pure coquetterie intellectuelle et non par respect à la vérité historique, car Henri Alleg n'est ni tout à fait Algérien ni tout à fait Français : il est internationaliste, bien que nous, Algériens, ayons tendance à nous l'approprier.

Par Djamal Benmerad
Il m'échoit deux tâches en une. La première tâche, ingrate celle-là, vise à présenter Harry Salem, plus connu sous son nom de guerre d'Henri Alleg, à une partie du public déjà convaincu et connaisseur de ce dernier, tant la valeur de cet homme a fait le tour des cinq continents.
La seconde tâche consiste en le redoutable privilège de faire connaître Henri Alleg à cette autre partie du public qu'est la jeunesse et qui, peut-être, connaît imparfaitement cet homme. Je le ferai donc en vertu d'une affinité qui me lie à Henry Alleg : l'honneur d'avoir travaillé à Alger républicain en qualité de grand reporter quelques dizaines d'années après lui (ce qui ne rajeunit pas Henri !) A ce propos, il faut dire, en passant, que lors de notre intégration à ce journal, chaque jeune journaliste subissait un long speech sur Henri Alleg, par notre directeur de journal aujourd'hui hélas décédé, Abdelhamid Benzine, qui lui aussi connut pendant la guerre la torture et les camps de concentration. Ainsi nous, dont « La question » figurait parmi nos livres de chevet, nous connaissions Henri avant même de l'avoir rencontré. Il était devenu un mythe pour les Maghrébins que nous sommes, raffolant de mythes et de légendes. Mais cet inconnu devient aussi pour nous une référence en matière de journalisme.
Nous apprîmes donc que ce natif de Londres a tôt commencé le journalisme, avant de s'installer dans l'Algérie coloniale des années quarante. A l'âge de 19 ans il adhère au Parti Communiste Algérien. La direction de ce Parti, assimilant mal les enseignements de Lénine concernant la question coloniale, était majoritairement composé de pieds noirs, c'est-à-dire des français nés en Algérie, ce Parti donc bégayait à l'époque entre la revendication d'une assimilation des Algériens aux Français et sa demande de promotion des classes ouvrières des deux pays. L'idée de l'indépendance de l'Algérie ne l'effleurait même pas. Il était en somme une annexe du Parti Communiste Français. Mais passons sur cette digression qui risque de réveiller de vieilles polémiques.
En 1951, Henri Alleg se voit offrir la direction du journal progressiste Alger républicain. Il renforce sa ligne résolument anticapitaliste. Peu à peu, la ligne de ce journal devient plus radicale et se rapproche des thèses nationalistes, tant le colonialisme est le fils cadet du capitalisme. Le fils benjamin du capitalisme étant l'impérialisme.
1954 : l'insurrection armée Algérienne éclate. Le Parti Communiste Algérien, censé être un parti d'avant-garde est pris au dépourvu. Nombre de militants le quitteront pour rejoindre les patriotes Algériens.
Quelques mois plus tard, Alger républicain est interdit par les autorités coloniales. Apprenant qu'il était recherché, Henri Alleg plonge dans la clandestinité pendant que nombre de communistes créent des cellules armées combattantes dénommées Les maquis rouges, dont le moins méritant n'est pas Fernand Yveton qui sera condamné à la guillotine et exécuté. Il venait à peine d'avoir 20 ans. Les communistes combattront sous le vocable de Maquis rouges jusqu'en 1956, année où ils vont s'auto dissoudre pour rejoindre l'Armée de Libération Nationale.
Après deux ans de clandestinité, Henri est soudain découvert et arrêté le 12 juin 1957 par la sinistre 10eme division de parachutistes du non moins sinistre général Massu. Il est immédiatement transféré dans une villa des hauteurs d'Alger. Il s'agissait probablement de la villa Susini de triste mémoire. Là, Henri connaîtra dans sa chair les morsures de « la bête immonde. » Il y subira ses tortures les plus grossières aux plus raffinées. Il fera connaissance avec « le torchon mouillé », la « gégène », « la baignoire » et autres joyeusetés les unes pires que les autres. Aujourd'hui, cinquante ans plus tard, à l'heure où la torture sévit à Abou Ghraïeb (en Irak), en Palestine, en Colombie et ailleurs, écoutons Henri Alleg :






Extrait de La Question d'Henri Alleg
Jacquet, toujours souriant, agita d'abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les électrodes. Des petites pinces d'acier brillant, allongées et dentelées. Des pinces « crocodiles », disent les ouvriers des lignes téléphoniques qui les utilisent. Il m'en fixa une au lobe de l'oreille droite, l'autre au doigt du même côté.
D'un seul coup, je bondis dans mes liens et hurlai de toute ma voix. Charbonnier venait de m'envoyer dans le corps la première décharge électrique. Près de mon oreille avait jailli une longue étincelle et je sentis dans ma poitrine mon coeur s'emballer. Je me tordais en hurlant et me raidissais à me blesser, tandis que les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en mains, se succédaient sans arrêt. Sur le même rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant les syllabes « Où es-tu hébergé ? »
Entre deux secousses, je me tournai vers lui pour lui dire : « Vous avez tort, vous vous en repentirez ! » Furieux, Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa magnéto : « Chaque fois que tu me feras la morale, je t'enverrai une giclée ! » et tandis que je continuais à crier, il dit à Jacquet : « Bon Dieu, qu'il est gueulard ! Foutez-lui un bâillon ! » Roulant ma chemise en boule, Jacquet me l'enfonça dans la bouche et le supplice recommença. Je serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j'y trouvai presque un soulagement
Fin de citation.
Après un mois de sévices ignobles, un mois qui a dû durer pour lui un siècle, Henri est transféré en divers lieux de détention pour, finalement, aboutir à la prison Algéroise Barberousse. C'est dans cette prison qu'Henri Alleg entreprend de relater son supplice afin que nul ne dise « je ne savais pas. » A mesure qu'il rédige fébrilement « La question », il en fera sortir un par un les feuillets à l'insu de ses gardiens, par l'intermédiaire de ses avocats qui étaient aussi ses « complices » à l'instar de Leo Mataresso.
Une fois achevé et évacué hors de prison, un homme de bonne volonté et de grand courage entreprit de l'éditer. Il s'agissait de Jérôme Lyndon, directeur des Editions de Minuit. Pendant que son auteur est en prison, La question est publié. Les autorités Françaises interdisent le livre mais des centaines d'exemplaires sont déjà répandus sur le territoire. C'est ainsi, et quelques jours avec l'aide La Cité, une maison d'éditions Suisse, que les Français apprennent avec émoi que l'on torture en Algérie et qui plus est, on torture même des Français ! Des intellectuels et autres personnalités tels que Jean-Paul Sartre, Malraux, François Mauriac et tant d'autres protestent vigoureusement auprès de leur gouvernement.
Dans l'Algérie maquisarde, du livre fut d'un apport extraordinaire. « Ce fut pour nous l'équivalent d'un bataillon » me dira, il y a quelques années, le commandant Azzedine, un des anciens dirigeants de l'Armée de Libération Nationale.
Après trois années de détention à la prison Barberousse, Henri est transféré en France, dans la Prison de Rennes... d'où il s'évadera peu après, aidé en cela par un réseau communiste qui lui fera rejoindre la Tchécoslovaquie. Il y restera jusqu'en 1962, lors du cessez-le feu conclu entre l'Algérie combattante et la France colonialiste. Il revient dans l'Algérie indépendante pour organiser la reparution d'Alger républicain.
Je termine en rappelant que contrairement aux Occidentaux, nous, Numides, avons le culte des héros. Henri Alleg est de ceux-là.
Dj. B.


Courriel : djamalbenmerad@yahoo.fr
blog : http://euromed.skyblog.com
Site : http://dbenmerad.free.fr/
# Posté le vendredi 21 mars 2008 10:13

Lettre au roi d'Arabie saoudite

Excellence,


Informé par Amnesty International, je vous écris afin de vous exprimer ma vive préoccupation quant à l'augmentation du nombre d'exécutions en Arabie Saoudite cette année. Les personnes concernées sont : Suliamon Olyfemi, Siti Zainab Binti Duhri Rupa et Ahmed Al Bahrani et les autres dont les noms sont inconnus.
En même temps, j'exprime ma réjouissance, quant à Ahmed Al Bahrani, n'étant plus menacé d'une exécution.

Je vous exhorte à faire bénéficier tous les condamnés à mort du pays d'une commutation de peine, en vue de l'abolition de la peine capitale. Je vous prie, en outre que les détenus puissent exercer leur droit de faire contrôler la légalité de leur détention et de former un recours en grâce.

Je me permets d'exprimer mon inquiétude quant à deux autres personnes condamnées et vous demande immédiatement suspendre leur exécution.

Enfin, permettez-moi de vous demander instamment de veiller à ce que les normes internationales en matière d'équité de procès soient respectées.

Veuillez agréer, Excellence, l'expression de ma haute considération.

Djamal Benmerad, Journaliste, écrivain
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# Posté le vendredi 21 mars 2008 10:07

Lettres à mon fils








Instruction n° 1

Sois comme les barbus
de la Sierra Maestra
l'étoile rouge au front
et le fusil au poing
qui libèrent chaque jour
les paysans de la famine

et l'ouvrier de l'oppression


*
* *


Instruction n° 2

Ramène-moi l'odeur âcre
et l'ivresse de la poudre
un chapelet de munitions
pour égrener mes nuits
et une esclave au teint de miel


*
* *


Instruction n° 3

Gémissement locataire
d'un couloir de tristesse
le vent murmure
chaque offensive
que te raviront les ombres
à l'orée de chaque doute

*
* *


Instruction n° 4

Construire un rêve
l'aimer
le nourrir
s'en nourrir
puis le balancer
au cœur d'une foule
Attendre la fraîcheur du soir et la dispersion
des gaz lacrymogènes
reprendre son rêve
l'essuyer
le réchauffer
puis le lendemain
tout recommencer


*
* *


Instruction n° 5

Sois têtu
et obstiné
comme le cactus
qui ne craint ni le sirocco
ni les tempêtes de sable
mais garde toujours en ton outre
une eau fraîche et pure
pour le nomade égaré


*
* *


Instruction n°6

Aime-la
Le ciel t'aimera


*
* *


Instruction n°7

Sois l'esclave
de ton amie
mais impitoyable
face à l'ennemi



*
* *


Instruction n° 8

Avance
et tu seras libre


*
* *


L'île de la tentation
(Sur un poème de Baudelaire)

Mon enfant mon sang
songe au bonheur
d'aller vivre ensemble
dans cette île qui te ressemble
là où tout n'est que Révolution
bruits et volupté
là où convergent
la faucille et le marteau
là où la liberté
a un goût de canne à sucre


*
* *


Dernière instruction

Aie
le courage
d'aimer


*
* *


Testament

La bête insatiable
aspire mon air
et sans relâche ni pitié
arrache mes poumons
L'heure du départ s'approche
du cadran de ma vie
mais dans ma tombe
fraîche et accueillante
je n'oublierais aucun
de vos baisers





*
* *

Couirriel: djamalbenmerad@yahoo.fr
Site: http://dbenmerad.free.fr/
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# Posté le vendredi 21 mars 2008 10:03

Le Cueilleur de mots

Le cueilleur de mots


Il était une fois un cueilleur de mots...

Chaque matin il cueillait des mots rangés dans une jarre, toute sorte de mots : des mots doux, des mots tendres, un peu insolents, des mots fous, des mots brûlants, des mots rarement sages, jamais graves ou solennels, mais des mots vrais. Il en faisait un joli bouquet, l'enveloppait d'amour frais et le portait à son amie au village voisin. Lorsqu'il lui offrait ces mots, il guettait le sourire qui ne manquait jamais d'illuminer le visage de son aimée. En échange, elle lui donnait un peu de son miel dont il s'enivrait. Parfois... Parfois elle lui offrait sa rose. Alors c'était le trouble délicieux, puis le déchaînement des sens.

Ce matin, il s'éveilla et sa première pensée, comme tous les matins, alla à ses mots. Il se rendit devant la jarre, se pencha et mit la main à l'intérieur pour en extraire quelques uns. Sa main rencontra le vide. Alors il prit la jarre des deux mains et la secoua. Rien n'en sortit.
Il se dit que comme ils sont un peu espiègles, ses mots ont du se cacher sous ses draps de lit. Il souleva doucement, tout doucement les draps pour ne pas les effrayer... Mais ils n'y étaient pas.

De ce village partaient plusieurs chemins. Il en prit un, comme ça, au hasard, car le hasard était parfois son ami de jeux. Il se mit à marcher. Il marcha pendant des siècles. Un jour, un matin, il se retrouva à l'orée d'une forêt. Il y a pénétra. Le premier arbre rencontré était un olivier. Il lui demanda : « N'aurais-tu pas vu mes mots ? » L'olivier souleva très haut ses branches dans la lumière et lui répondit : « Tes mots ? Quels mots ? » Le cueilleur de mots baissa la tête et se remit à marcher.
Pendant ces siècles, son amie attendait les mots au haut d'une colline qui dominait le village, en scrutant l'horizon.
Il marcha pendant des siècles et siècles. Un matin, fatigué, il arriva devant une belle rivière où le ciel se mirait. Il posa son bâton par terre et s'assit au bord de la rivière pour se reposer. Mais il lui vient une pensée et se dit : « Comme c'est le printemps et q'il commence à faire chaud, peut-être sont-ils allés se rafraîchir dans la rivière ? » Il y courut et souleva un à un les reflets dorés de la rivière. Les mots n'y étaient pas.
Il se remit à marcher. Il marcha encore pendant des siècles et des siècles, jusqu'à ce qu'un matin il arrive devant un grand, un immense jardin fait de toute sorte de fleurs colorées. Il se dit que ses mots ont peut-être été humer les parfums matinaux du jardin... Il souleva un à un les pétales des fleurs, puis caressa le parterre de menthe...Ils n'y étaient pas.
Il se remit un marcher, gravissant des monts, dévalant des vallées, pendant des siècles. Un jour, il rencontra un bel et immense oiseau aux ailes d'iris. Il lui dit : « Bonjour, oiseau ! Aurais-tu aperçu mes mots quelque part dans ton ciel ? » L'oiseau déploya ses grands ailes et lui dit : « Tes mots ? Quels mots ? » Le cueilleur de mots reprit son chemin, puis, soudain il lui vint une idée : comme ses mots aiment la liberté et qu'ils en avaient assez d'être enfermés dans la jarre, peut-être sont-ils partis au sahara, le seul lieu où existe la liberté ? Quelques siècles plus tard, il arriva au milieu d'un erg immense. Il descendit les crevasses, grimpa sur des pitons rocheux et acérés, traversa des oued secs, pour enfin rencontrer un être, un scarabée, un tout mignon scarabée qui peinait a escalader une dune. Il lui dit : « Joli scarabée, n'aurais-tu pas vu mes mots ? » Le scarabée lui répondit : « Les seuls mots que je vois sont ceux qu'on n'entend pas ». Alors le cueilleur de mots voulut l'aider à grimper. Il le prit pour le mettre au sommet de la dune, lorsque le scarabée lui : « Non, laisse-moi. C'est ma vie de grimper au sommet des dunes et d'en redescendre, éternellement ».
Fatigué, le cueilleur de mots revint sur ses pas et fit de sa quête un conte qu'il offrit à son amie qui lui offrit...

Djamal Benmerad
# Posté le vendredi 21 mars 2008 09:51

"Tout écrivain israélien devrait, au fond de sa conscience, boycotter le Salon du Livre de Paris"

Polémique sur la présence d'Israël au Salon du Livre. Un entretien exclusif avec Benny Ziffer.[01/03/08]



"Tout écrivain israélien devrait, au fond de sa conscience, boycotter le Salon du Livre de Paris"

Écrivain, journaliste, blogger, Benny Ziffer est rédacteur en chef du supplément littéraire d'Haaretz, le principal quotidien israélien. Il est à l'origine de l'appel au boycott des écrivains israéliens au Salon du Livre de Paris qui ouvre ce vendredi. En exclusivité pour nonfiction.fr, il s'explique.


nonfiction.fr : Comment vous définiriez-vous ? Vous êtes écrivain, rédacteur en chef du plus célèbre supplément littéraire israélien, celui d'Haaretz, blogger, commentateur de la vie des livres ? Quel est au juste votre métier ?

Benny Ziffer : Je suis tout cela à la fois et rien de tout cela. Je suis effectivement l'auteur de trois romans et j'ai commencé à écrire sur le tard ; mais le titre d'écrivain me met un peu mal à l'aise, car "écrivain", en hébreu, dans son sens original, signifie "chroniqueur du roi", au sens biblique. Et je ne veux être le serviteur d'aucun roi ni d'aucune puissance politique. Je préfère donc être désigné comme responsable des pages littéraires d'Haaretz, justement parce que le large public ignore ce qu'est cette fonction. Quand je me présente comme tel, on me demande : "Mais que faites-vous comme vrai métier ?" Ça me fait sourire.


nonfiction.fr : Que faites-vous comme vrai métier ?

Benny Ziffer : (Il rit). Je tiens un blog qui a une popularité inexplicable dans mon pays, en Israël. Mais puis-je en être fier ? C'est plutôt pour moi un passe-temps. Suis-je un critique littéraire ? Je déteste les critiques littéraires : je les trouve très souvent pompeux. Ils se prennent très au sérieux. Alors qui suis-je ? J'aime porter tous ces masques à condition de pouvoir les ôter.


nonfiction.fr : Dans quelles circonstances avez-vous été conduit à diriger ce prestigieux supplément littéraire ?

Benny Ziffer : Il y a de cela vingt ans. Traditionnellement, le supplément a été dirigé par des gens de lettres et de culture est-européenne, surtout des Russes d'ailleurs. Je pense qu'on m'a choisi parce que j'étais d'origine turque et autrichienne, francophile et germanophile. Et aussi parce que j'étais critique à l'égard de la littérature locale et c'est l'image qu'a le journal Haaretz en général dans le public et le supplément littéraire en particulier : une image un peu élitiste et en même temps très critique envers les prétentions de la jeune littérature israélienne. Le supplément a toujours été, et moi aussi, d'abord intéressé par les grands auteurs de la littérature mondiale.


nonfiction.fr : Le supplément littéraire d'Haaretz est une institution ancienne et singulière. Comment le définiriez-vous ?

Benny Ziffer : C'est un supplément littéraire qui a une histoire passionnante. Il est né avant le journal lui-même, de manière indépendante, en 1918, au Caire, et ce n'est qu'une année après que le quotidien a été créé. Le supplément jouit d'un statut spécial : c'est comme s'il était la perle dont le journal est la coquille.


nonfiction.fr : La langue - l'hébreu - y tient une place centrale.

Benny Ziffer : Au niveau de la langue, la particularité d'Haaretz, c'est de défendre l'hébreu littéraire et le journal est donc le berceau d'innombrables mots qui forment le vocabulaire hébraïque nouveau. Un grand nombre de mots en hébreu ont été inventés ou diffusés dans Haaretz. Par exemple, "Shoah" a été utilisé pour la première fois dans Haaretz pour désigner l'holocauste. Mais bien d'autres termes, souvent plus populaires, sont également nés dans ce journal. Il existe justement un dictionnaire qui reprend tous les termes inventés par Haaretz, et très largement d'ailleurs par mon prédécesseur, l'ancien responsable du supplément littéraire.


nonfiction.fr : On y publie aussi des poèmes.

Benny Ziffer : Contrairement aux suppléments littéraires français, nous poursuivons la tradition allemande du feuilleton qui consiste, en plus des critiques proprement dites, à publier des textes originaux, des œuvres littéraires, des essais qui n'ont pas forcément de rapport avec l'actualité littéraire. Un peu comme dans le New Yorker, par exemple. Cela fait partie de notre projet linguistique de diffuser ces textes et pour cela nous avons aussi un concours de nouvelles tous les ans.


nonfiction.fr : Ce supplément se veut-il un reflet de la littérature israélienne ?

Benny Ziffer : Le supplément n'est pas du tout le reflet de la littérature israélienne à l'égard de laquelle nous sommes souvent très critiques. L'idée est de présenter un modèle alternatif à cette littérature.


nonfiction.fr : Qu'est-ce que cela signifie ?

Benny Ziffer : La littérature israélienne actuelle ne me semble pas toujours très convaincante : elle manque d'invention, elle est en retard sur la forme et sur la technique stylistique. C'est peut-être la raison pour laquelle elle a tellement de succès en Europe, et tout spécialement au Salon du Livre en France ! Parce qu'elle est tellement datée, et en retard, elle donne l'impression d'être exotique. On aime en France la littérature israélienne par nostalgie ! C'est comme si c'était une littérature du Tiers Monde.


nonfiction.fr : Vous êtes sévère avec les écrivains de votre pays...

Benny Ziffer : Mais c'est vrai ! Bien sûr, il y a des exceptions. Il y a d'abord les grands auteurs canoniques, les David Grossman, Amos Oz qui font partie pleinement de notre patrimoine. Et puis il y a quelques jeunes auteurs inventifs.


nonfiction.fr : Par exemple ?

Benny Ziffer : Par exemple, la poète Agi Mishol. Pour moi, le plus grand écrivain israélien d'aujourd'hui est Yehoshua Kenaz. J'aime également beaucoup Yéhuda Koren ou encore Yitzhak Laor, qui est une sorte de Céline israélien.


nonfiction.fr : La littérature israélienne se distingue-t-elle de celle de la diaspora ? Y'a t-il des liens entre les deux ? Par exemple Yehuda Amichaï a écrit des poèmes en hommage à Paul Celan.

Benny Ziffer : Depuis les années 1960, la littérature israélienne s'est complètement détachée de son passé juif et s'est éloignée de la diaspora. Cette riche culture juive était essentiellement religieuse et pour cette raison même, mais aussi en raison de la langue, elle ne peut plus établir de relation facilement avec un lecteur moderne. L'hébreu est paradoxalement une barrière supplémentaire : à cause de son évolution rapide, il est très difficile de comprendre un texte en hébreu du XIXe ou même de la première moitié du XXe siècle pour un israélien d'aujourd'hui. C'est un peu comme votre ancien français. Et par exemple, notre prix Nobel, Agnon, est malheureusement devenu quasiment illisible pour les Israéliens.


nonfiction.fr : La littérature israélienne, tout comme Israël, est à la fois jeune et millénaire. Comment s'inscrit-elle par rapport à son héritage, celui de la langue hébraïque – langue de la Bible – mais aussi celui de tous les grands romanciers juifs : Franz Kafka, Albert Cohen... ?

Benny Ziffer : Il faut dire deux choses. La première, c'est que contrairement à la littérature de la diaspora, la Bible est compréhensible, car c'est de l'hébreu pur. Il y a donc un lien direct entre la Bible et la littérature israélienne d'aujourd'hui, par-delà la littérature juive de la diaspora. Ensuite, la littérature israélienne a été très influencée par quelques auteurs, notamment allemands, comme Kafka, moins parce qu'ils étaient juifs que parce qu'ils étaient de grands écrivains.


nonfiction.fr : Est-ce une littérature en "renaissance" ? Compte-t-elle de nombreux nouveaux auteurs, un dynamisme, de nouvelles expressions ? En France, on la limite souvent aux grands auteurs, que vous avez cité, Amos Oz ou David Grossman ?

Benny Ziffer : C'est une littérature en éternelle renaissance parce qu'elle est en quelque sorte le porte-parole d'une langue en renaissance. De manière générale, les écrivains sont ceux qui contribuent au développement de la langue et des mots, et sont un rempart contre les dégâts de la culture de masse, notamment américaine, très prégnante en Israël. L'hébreu non littéraire, celui que les gens parlent dans leur vie, devient de plus en plus une langue américanisée ; le rôle des écrivains me semble être d'aller contre ce mouvement. À mes yeux, ils sont supposés défendre la langue. Mais, hélas, ils ne le font pas. Au contraire, ils veulent accompagner l'abâtardisation de la langue, son américanisation. La génération des années 1960, les Amos Oz, Abraham Yehoshua, étaient très conscients de leur rôle pour protéger la langue, mais la jeune génération d'écrivain accompagne son appauvrissement.


nonfiction.fr : Quels sont les thèmes qui y sont abordés ? Ne concerne-t-elle que la naissance et le devenir d'Israël ?

Benny Ziffer : Longtemps, la littérature israélienne s'est retrouvée, s'est constituée, autour de la naissance de l'État d'Israël et autour du grand roman national. Mais la particularité de la très jeune littérature israélienne est à l'inverse son rejet du nationalisme, son refus de se construire autour de cette histoire.


nonfiction.fr : Est-ce une mauvaise chose ?

Benny Ziffer : Non, mais nos jeunes auteurs sont tombés dans l'excès inverse : le culte des sujets non-politiques, ils ne s'intéressent qu'à la vie quotidienne, souvent urbaine, et à leurs petits problèmes personnels.


nonfiction.fr : Ce qui la rend très égocentrique ?

Benny Ziffer : Et très médiocre. C'est comme si tout le monde faisait du Christine Angot !


nonfiction.fr : Aux écrivains israéliens, vous préférez les écrivains juifs Américains ? Philip Roth ?

Benny Ziffer : Je suis frappé par le fait qu'il n'y a aucun rapport entre la littérature juive américaine et la littérature israélienne. Mais c'est vrai que c'est une littérature de très grande qualité, Saul Bellow ou J. D. Salinger, bien qu'ils ne soient pas "juifs" dans leur écriture, sont parmi mes auteurs préférés.


nonfiction.fr : Pensez-vous qu'une meilleure connaissance de la littérature israélienne pourrait favoriser un regard moins "caricatural" sur Israël, dépassant les antagonismes faciles et réducteurs entre pro-israéliens et pro-palestiniens ? Un livre comme Une histoire d'amour et de ténèbres de Amos Oz offre un regard très nuancé sur la naissance d'Israël, soulignant à la fois sa légitimité, son droit à exister mais aussi ses errances ?

Benny Ziffer : Non. Au contraire. Je trouve que la littérature israélienne joue un jeu un peu vicieux avec ses lecteurs à l'étranger.


nonfiction.fr : C'est-à-dire ?

Benny Ziffer : Au fond, la littérature israélienne n'est intéressante que pour des lecteurs étrangers. C'est un succès de curiosité. Le lecteur ne cherche pas dans cette littérature des innovations de style ou de langue : il y cherche l'actualité israélienne. En fait, il cherche le journalisme dans la littérature. Les écrivains israéliens répondent souvent à cette demande par une exagération de la réalité israélienne. Il existe par exemple toute une littérature qui raconte la vie des femmes religieuses ou bien qui décrit l'atmosphère au sein de Tsahal, l'armée israélienne, avec la solidarité entre hommes, la virilité. C'est très opportuniste. Ça plait en France et aux États-Unis. Mais on ne fait pas de bonne littérature en voulant plaire aux lecteurs.


nonfiction.fr : Outre la littérature, y'a t-il une vitalité des essais dans le domaine des sciences humaines, de la nonfiction en général (philosophie, histoire, sociologie...) ? Quels sont les domaines de recherche privilégiés ? Les angles d'approche ?

Benny Ziffer : Je trouve qu'il y a un appauvrissement significatif de la vie intellectuelle israélienne, ce qui se voit dans le manque de discussion sur les idées et le faible nombre d'essais intéressants. Il y a certes tout le débat autour des nouveaux historiens, mais celui-ci me semble passé de mode. Il me semble que tout cela est un signe du désespoir de la gauche intellectuelle israélienne après la seconde Intifada.


nonfiction.fr : La deuxième, vous voulez-dire, car on parle maintenant d'une troisième Intifada ?

Benny Ziffer : C'est ça que j'aime dans la langue française, ce jeu et cette subtilité avec les mots, comme "second" et "deuxième". Cette différence existe d'ailleurs aussi en hébreu, mais on doit être une dizaine de personnes à le savoir...


nonfiction.fr : Quelle est la place des auteurs, présents et passés, dans la société israélienne ? Y'a t-il des figures "tutélaires", un peu à la manière d'un Victor Hugo en France, et, à l'inverse, des auteurs dissidents, critiques ? La littérature - mais aussi les essais - jouent-ils un rôle dans les prises de position politiques d'Israël ? Et si oui, lequel ?

Benny Ziffer : Nous vivons dans une société qui a besoin d'un prophète et en Israël, ce sont les militaires et les écrivains qui jouent ce rôle. Chez nous, c'est Amos Oz, Abraham Yehoshua, David Grossman, qui sont des figures politiques, en plus de leur œuvre littéraire. Mais ces auteurs sont aujourd'hui fatigués et il n'y a personne pour permettre un passage de témoin. Du coup, les figures tutélaires ne sont plus que des militaires !


nonfiction.fr : Quelle est la place donnée dans Haaretz à la littérature des "arabes israéliens" ? Les traitez-vous comme des auteurs israéliens à part entière ?

Benny Ziffer : Oui. Je fais tout pour encourager de jeunes arabes israéliens d'expression hébraïque à écrire et j'essaye de les publier dans le supplément d'Haaretz. En même temps, il y a aussi de nombreux arabes israéliens, qui publient en arabe, et avec lesquels il n'y a malheureusement quasiment pas de contact. Comme la traduction de l'arabe vers l'hébreu est particulièrement difficile, cela complique encore davantage les échanges et les lectures croisées.


nonfiction.fr : Accordez-vous alors dans le supplément littéraire d'Haaretz une place aux auteurs palestiniens ?

Benny Ziffer : Malheureusement, presque pas. Bien sûr, Mahmoud Darwich est traduit et nous le publions dans le supplément. Par exemple, nous avons publié, une fois, un texte de lui, le même jour, dans la presse arabe et dans Haaretz. Mais au-delà de ces cas rares, il y a un énorme gouffre entre la littérature palestienne – constituée souvent malheureusement de poésie nationaliste et déclaratoire – et israélienne. Il y a une dizaine d'années, j'ai publié une anthologie de poésie palestinienne, traduite en hébreu, mais ce fut tellement difficile sur le plan de la traduction littéraire que je n'ai pas renouvelé l'expérience depuis.


nonfiction.fr : Vous n'êtes pas sans savoir qu'Israël sera, cette année, l'invité d'honneur du Salon du Livre à Paris. Une polémique est née sur la sélection "officielle" des écrivains israéliens ? Quel est le débat ?

Benny Ziffer : J'ai été le premier à lancer la pétition demandant le boycott du Salon du Livre à Paris. Depuis, il y a eu beaucoup de débats et de polémiques.


nonfiction.fr : Pourquoi avoir lancé cet appel au boycott ?

Benny Ziffer : Il y a plusieurs problèmes. Le premier problème c'est que notre gouvernement, notre ambassade, qui ont fait la sélection, n'ont choisi que des écrivains d'expression hébraïque en excluant, de fait, deux tiers de la scène israélienne : or celle-ci compte une énorme communauté d'expression russe, ainsi qu'une communauté d'expression arabe. C'est donc très réducteur. Le deuxième problème, c'est le choix arbitraire des écrivains fait par des bureaucrates de l'ambassade qui ont exclu des grandes figures comme notre poète national Nathan Zach. Pourtant il écrit en hébreu ! Le troisième problème, c'est que l'État israélien considère que les écrivains sont des agents de propagande. À partir du moment où l'administration finance le billet d'avion, elle estime que l'écrivain est là pour servir la cause israélienne et elle exige officiellement ce propagandisme dans un contrat que tous les écrivains doivent signer. C'est ce qui s'est passé avec les Salons du Livre de Paris et de Turin.


nonfiction.fr : Vous êtes sérieux ?

Benny Ziffer : Absolument. Le grand écrivain israélien Yehoshua Kenaz par exemple n'est pas invité en France parce qu'il a refusé de signer ce document ! Or, son œuvre est largement traduite en Français. Et il écrit en hébreu.


nonfiction.fr : Un Israélien ne peut pas écrire en yiddish ? en arabe ? en anglais ?

Benny Ziffer : Pas aux yeux de notre ambassade ! Et s'il n'écrit pas en hébreu, il n'a pas droit de cité au Salon du Livre. Il existe pourtant une littérature yiddish en Israël, bien qu'elle soit minoritaire. Il y a aussi une littérature d'expression anglaise et même en français !


nonfiction.fr : Vous-même étiez invité au Salon du Livre et vous avez refusé l'invitation ?

Benny Ziffer : Ils ne m'ont pas invité !


nonfiction.fr : C'est pour ça que vous avez appelé au boycott ?

Benny Ziffer : Oui, pour me venger ! Non, sérieusement, j'estime que c'est une question essentielle. Tout écrivain israélien devrait, au fond de sa conscience, boycotter le Salon du Livre de Paris.


nonfiction.fr : Quels sont les auteurs qui refuseront de participer ?

Benny Ziffer : Malheureusement, seuls un ou deux auteurs invités ont boycotté le salon du livre : Aaron Shabtaï et Sami Michael. Cela prouve que la liste a été bien faite par l'ambassade. Ceux qui ont été choisis ne risquaient pas de déserter ! On les a choisis pour cette raison même.


nonfiction.fr : Mais alors c'est un échec du boycott ?

Benny Ziffer : Le boycott a échoué pour l'instant, si on tient compte des écrivains "invités". Cela s'explique très facilement car les écrivains choisis sont conformistes et acceptent les règles de l'État. Beaucoup d'autres écrivains ou essayistes ont toutefois appelé au boycott, par exemple l'historien Ilan Pappe. Et cet appel au boycott suscite une vive polémique à Paris ou à Turin et dans le monde entier. Et de nombreux pays ont également appelé au boycott. De ce point de vue c'est un succès.


nonfiction.fr : Les pays qui boycottent le salon du livre sont essentiellement des pays arabes comme le Liban, l'Iran, le Yémen, l'Arabie Saoudite, ou encore les pays du Maghreb, le Maroc, la Tunisie, l'Algérie. Tariq Ramadan est également de leur côté, tout comme de nombreuses figures musulmanes. Ne risque-t-on pas de vous accuser de faire le jeu des ennemis d'Israël ?

Benny Ziffer : Je pense que les pays arabes auraient de toute façon appelé au boycott. Il est important que les écrivains israéliens aussi se mobilisent et ne laissent pas la critique aux seuls pays arabes. C'est à mon avis le meilleur moyen de ne pas faire le jeu des ennemis d'Israël, non pas en participant à cette mascarade du Salon du Livre, mais en étant les premiers à la dénoncer. Je dois dire aussi que je me sens très solidaire des éditeurs et des écrivains arabes qui, du fait du boycott, vont être privés d'exposer au Salon du Livre.


nonfiction.fr : En même temps, un auteur pourrait refuser de participer au pavillon officiel de l'Etat israélien, mais venir au Salon du Livre en étant l'invité d'un des nombreux autres stands ou d'un éditeur ? Ne pourriez-vous pas venir, par exemple, sur le stand du Centre national du livre, ou des éditions Gallimard ?

Benny Ziffer : Oui, bien sûr. C'est ce qu'ont fait certains auteurs, par exemple l'écrivain palestinien d'expression hébraïque Sayed Kashua, qui n'est pas sur le stand officiel, mais sera l'invité des éditions de l'Olivier. De nombreux essayistes et journalistes seront également présents mais pas officiellement dans le pavillon israélien.


nonfiction.fr : Vous êtes vous-même un écrivain singulier, atypique, vous parlez dans vos romans de la Turquie, dont votre famille est originaire, de l'Egypte où vous aimez voyager, de l'homosexualité, thème peu fréquent dans la littérature israélienne. Vous êtes un inclassable ?

Benny Ziffer : Oui ! Tous les écrivains sont inclassables. Et c'est pourquoi l'administration officielle a du mal à digérer mes romans !


nonfiction.fr : Il y a une autre journaliste d'Haaretz, Amira Haas, qui comme vous est très inclassable. C'est la seule journaliste israélienne à vivre dans les territoires palestiniens (hier à Gaza, aujourd'hui à Ramallah). Vous lisez ses articles ? Vous les appréciez ?

Benny Ziffer : Amira Haas est en effet la seule journaliste israélienne vivant à Ramallah. Auparavant, elle vivait à Gaza. Elle prend beaucoup de risques dans sa vie professionnelle et privée. Elle est extrêmement courageuse. C'est à la fois une journaliste de grand talent et une femme écrivain qui a d'ailleurs décidé de prendre une année sabbatique pour écrire. Elle aussi sera au Salon du Livre, dans un débat, mais de manière autonome par rapport aux invités "officiels".


nonfiction.fr : Vous tenez l'un des blogs les plus populaires d'Israël en parallèle de vos chroniques dans Haaretz. Vous croyez à l'avenir de l'écrit sur le web, à l'avenir de la littérature sur le web, à la vie d'une critique littéraire sur Internet, comme on essaye de le faire à nonfiction.fr ?

Benny Ziffer : Au début, j'étais très réticent envers le web. Mais à partir du moment où j'ai eu mon blog, j'ai découvert que c'était une source infinie de possibilités d'écriture, un moyen nouveau pour être lu, sans la médiation de l'éditeur ou du journal, et ce contact direct avec les lecteurs me plaît.


nonfiction.fr : Vous lisez les critiques français, en quoi vous irritent-ils, vous intéressent-ils ?

Benny Ziffer : Je tâche de suivre l'actualité littéraire française mais je me heurte au fait que le discours critique est souvent local, régional. On fait l'éloge de livres que je n'ai pas la possibilité de connaître. Et quand je me mets à les lire, je suis souvent déçu ! La littérature française est devenue très locale, très égocentrique. Comme la littérature israélienne ! Cela me chagrine beaucoup car j'ai grandi avec la littérature française, de Flaubert à Genet, de Balzac à Claudel, de Proust à Céline, c'est très banal à dire, mais c'est vrai. Et aussi Francis Jammes, que j'ai traduit en hébreu. J'ai également passé six ans à traduire À Rebours de Huysmans : quand je parle de Huysmans aux Français... ils ne le connaissent pas. Et ils me parlent de Christine Angot !

En même temps, j'aime Pierre Michon, Pierre Bergounioux. C'est ce que j'attends de la littérature française. J'aime beaucoup aussi Hervé Guibert.


nonfiction.fr : Quel texte de Guibert ?

Benny Ziffer : Son Journal par exemple que je viens de lire, parce qu'il s'attache à un sujet presque inexistant dans la littérature israélienne.


nonfiction.fr : N'est-ce pas très égocentrique aussi ?

Benny Ziffer : Non, c'est très littéraire ! L'écriture sur l'intimité est, je trouve, un grand accomplissement chez lui.


nonfiction.fr : Si nonfiction.fr vous invitait, vous viendriez, pour nous faire plaisir, au salon du livre cette semaine ?

Benny Ziffer : Mais je viens ! Pas comme invité officiel, mais comme journaliste d'Haaretz. Je viens couvrir le Salon du Livre. Je viens raconter le boycott.


Propos recueillis (en français) par Frédéric Martel
# Posté le lundi 10 mars 2008 18:49

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